Oubliez la citation apocryphe, la formule gravée sur les bancs des lycées ou récitée à tue-tête sur les scènes d’examen. Ce que Boileau a réellement écrit sur la fameuse règle des trois unités, ce n’est pas ce que l’on entend partout. Le texte original, loin de toute rigidité, révèle bien plus d’audace et de nuances que la légende scolaire ne le laisse croire.
Le classicisme français, laboratoire des règles théâtrales
Au XVIIe siècle, le théâtre classique s’impose en France comme une discipline exigeante, élaborée à coups de débats et de manifestes. Ici, la littérature française ne se contente pas d’imiter l’Antiquité : elle la questionne, la réinvente, la soumet à la raison moderne. Les dramaturges, inspirés par la solennité du siècle de Louis XIV, cherchent à bâtir un théâtre où chaque pièce répond à des principes clairs, presque mathématiques. L’unité devient rapidement un mot d’ordre, tant dans la tragédie que dans la comédie, et façonne la pratique du théâtre à Paris et au-delà.
Trois exigences émergent, incontournables : unité d’action, unité de lieu, unité de temps. Il ne s’agit pas d’une coquetterie académique : ces règles offrent au spectateur une intrigue tendue, crédible, qui ne se disperse jamais. La raison et la vraisemblance guident cette quête : il faut que tout tienne debout, que le public croie à ce qu’il voit. Pas question de sacrifier la passion ou la tension dramatique : au contraire, la structure claire est censée les renforcer.Dans ce contexte, la règle des trois unités devient un véritable champ de bataille intellectuel. Les œuvres de Corneille, Racine, Molière défilent à la Comédie-Française, chacune illustrant à sa manière la tension entre fidélité à la règle et liberté créative. Les traités s’accumulent, les préfaces s’enflamment : le débat sur l’unité dramatique occupe toutes les conversations lettrées. Loin d’être une simple contrainte, cette exigence façonne profondément l’histoire de la littérature et donne au théâtre français une identité singulière.
Pour comprendre de quoi il retourne, voici comment se découpent ces trois fameuses unités :
- L’unité d’action : le récit se concentre sur un seul fil narratif, évitant toute intrigue secondaire qui diluerait la tension.
- L’unité de lieu : tout doit se passer dans un espace unique, souvent une salle de palais ou un lieu public, afin que le spectateur n’ait pas à imaginer de déplacements invraisemblables.
- L’unité de temps : tout l’événement se déroule en vingt-quatre heures, du début à la fin, sans ellipse ni allongement artificiel.
Boileau : une synthèse, pas un diktat
Le XVIIe siècle bruisse de discussions sur l’art dramatique. Quand Boileau publie, en 1674, le chant III de l’Art poétique, il ne fait pas table rase : il rassemble, il clarifie, il propose une vision ordonnée du théâtre. Son inspiration vient d’Aristote, bien sûr, mais aussi d’une lecture attentive du théâtre contemporain et de l’Antiquité grecque. Pour lui, l’imitation des Anciens n’exclut pas l’innovation, mais elle réclame une structure robuste.
Sa poétique ne vise pas seulement les auteurs : elle s’adresse aussi aux spectateurs, soucieux d’ordre et de logique. La cohérence, la clarté, la crédibilité : tels sont ses maîtres-mots. Il s’agit pour la littérature française de tenir la comparaison avec les modèles antiques, tout en s’inventant sa propre tradition. Boileau n’écrit pas pour l’abstraction : il vise un public cultivé, sensible à l’équilibre et à la justesse.
Pourquoi tant insister sur la règle des trois unités ? Pour lui, multiplier les intrigues, sauter d’un lieu à l’autre, étaler l’action sur des jours entiers, c’est affaiblir la tension dramatique. Il défend donc un théâtre resserré : une intrigue, un décor, un temps limité. Cette discipline, nourrie par la tradition mais tournée vers l’avenir, sert à asseoir la légitimité du théâtre français et à garantir sa puissance sur scène.
La phrase de Boileau qui a tout changé
La citation exacte de Boileau, celle du chant III de l’Art poétique (1674), a traversé les siècles. La voici :
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompliTienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
En deux vers, tout est dit. Unité de lieu, de temps, d’action : Boileau ne s’encombre pas de formules pesantes. Il impose une rigueur, mais laisse la porte entrouverte à l’interprétation. Loin de figer le théâtre dans une mécanique, il trace un cadre où la densité dramatique prend toute sa force.
Cette vision a des effets concrets. Racine, dans Phèdre ou Andromaque, exploite à fond cette architecture : tout s’enchaîne, la tension ne retombe jamais, la tragédie se joue à huis clos. Les dramaturges du XVIIe siècle se confrontent à ce modèle, parfois pour s’en affranchir, souvent pour s’y mesurer. Même Corneille, critique à l’occasion, finit par composer avec les attentes d’un public éduqué à la discipline de Louis XIV.
La portée de cette règle va bien au-delà du Grand Siècle. Au XIXe, le romantisme, Victor Hugo en tête, dans sa préface de Cromwell, s’attaque à ce carcan, mais c’est bien à partir de cette base qu’il construit sa révolte. Par la force de sa formulation, Boileau a imprimé dans la mémoire du théâtre français une empreinte durable, que la scène d’aujourd’hui continue de questionner, d’interpréter, de revisiter. L’écho de ces deux vers ne cesse de résonner, à chaque lever de rideau, dans l’imaginaire collectif des spectateurs.


